Cela faisait maintenant plus de six mois qu'elles se parlaient à travers l'écran, les portes de la nuit grandes ouvertes sur leur nouvelle intimité. Elles avaient à peine seize ans et elles s'attiraient comme deux aimants un peu trop amants. Dehors le monde était si triste et si froid, la pluie sur leurs yeux, sur leurs paupières. Elles n'en pouvaient plus de cette vie, de cette vie qu'on essayait de leur imposer. On voulait d'elles un monde sans rêve sans joie. Qu'Elle ne soit pas avec lui, pas de tout de suite, qu'Elle ne sorte pas ce soir, qu'il pourrait y avoir de mauvaises histoires. Alors elles étouffaient, à petit feu mouraient. Le c½ur épanché sur le blog, pour explorer le virtuel imaginaire, pour s'imaginer des vies un peu mieux. Et se dire des secrets tout bas, des secrets qui ne leur plairaient pas.
Elles se parlaient et s'attiraient. Jamais elles n'auraient pensé que cela pouvait être possible. Une fille avec une fille, sexy, décadent, un peu pour faire genre, un peu comme une poupée à la mode dévêtue dans la garde-robe. Mais la réalité c'est tomber les bas, tomber dans les bras. La réalité, c'est embrasser la peau le rêve et les lèvres. Oseraient-elles ? Oseraient-elles s'envoler dans l'interdit, oseraient-elles s'écouler dans leur rivière fatale ?
La nuit elles se connectaient dans le noir, connexion dans une paille d'espoir. Fusion des fils implantés dans le c½ur. Ne manquait plus que l'odeur. Alors les mains faisaient le reste, le beau geste, en succion et transpiration. Dans le sexe, sur le clavier, telles des petites filles pas très gentilles, pas très polies. Mais ce n'était plus assez, il fallait passer outre, passer à l'acte. Elles se disaient qu'elles n'avaient qu'une seule vie et qu'elle était courte et que de toute façon ils ne comprendraient pas. Ils diraient qu'elles avaient seize ans et qu'à cet âge on ne saigne pas encore. Du sang, il y en avait plein l'écran. L'écran fatal, l'écran total. Se scarifier pour exister, pour mélanger les veines, pour oublier les peines à la vie comme à la mort. Sceller ce pacte d'amour, couvrir un peu ses plaies. Oui, elles n'en pouvaient plus d'être prises pour des enfants qui se maquillent juste pour exister. Elles étaient fatiguées qu'on croit qu'elles jouent à être rebelles. Pourquoi ne voulaient-ils pas voir qu'on peut pleurer à seize ans comme à cinquante ans ? La solitude serait-elle l'apanage des adultes ? Un c½ur bat-il moins fort dans sa jeunesse que dans sa vieillesse ? Non, ils ne s'occupaient pas d'elles, « l'adolescence passera pensaient-ils. Oui, ca leur passera bien ».
Mais ça ne passait pas. La solitude n'est pas une question d'âge.
Alors elles s'étaient enfuies un matin. Elles avaient tout préparé depuis si longtemps. Trains, itinéraires, message d'avertissement sur le blog (mais leurs parents regardaient-ils jamais leur blog ?) pour un adieu chez les malheureux. Pour se retrouver vers la mer, sur la plage près du port. Là où le rocher repoussait les vagues, là où les anges se donnaient se rendez-vous.
Toute la journée, elles le passèrent dans le train, baladeur branché sur la fréquence rock. Assises près de la fenêtre, elles regardaient les paysages s'écouler, elles regardaient les gens passer. Parfois elles voyaient une mendiante sur le bord du quai et cela leur serrait le c½ur. Elles se demandaient ce qui avait pu arriver à cette femme qui tendait la main et ignorées de tous. Comment la société pouvait-elle encore permettre ça. Etait-ce ce monde là qu'on leur promettait ?
Il ne restait désormais plus qu'un train direction océan. Ce train qu'elles prendraient ensemble. C'était convenu. Le dernier voyage serait la rencontre. Et elles se virent à travers les glaces des portes des wagons. Elles restèrent un long moment figées devant tant de beauté. Alors elles tendirent la main sur le verre et chaque main n'était plus séparée que par une mince paroi de quelques millimètres. Elles y étaient arrivées. Oui, enfin, c'était la fin. Le début de tout, d'une joie et d'autres choses. Puis la porte s'ouvrit et elles s'enlacèrent. Elles s'enlacèrent tendrement et amoureusement. Elles pleurèrent beaucoup aussi. Bientôt leurs mains se cherchèrent, se fouillèrent la peau le corps. Bientôt leurs lèvres fusionnèrent comme une seule âme, comme le plus bel amour jamais existé sur terre. C'était sexy, ravageur et passionné. Collées comme un seul corps, elles allèrent dans les toilettes du train, et bien sûr, fermèrent la porte derrière elles. Seules au monde, seules et loin de l'immonde, de tous ces gens qui sans nul doute cracheraient sur ce qu'elles faisaient. Oui, voir deux filles s'embrasser, se déshabiller, se mordiller la chair les seins, c'était au-dessus de leur force, comprenez, pour eux, l'amour le sexe n'est jamais aussi précoce. Alors leurs mèches s'emmêlèrent dans la lumière, la musique dans leurs oreilles les portait, leur disait d'aller plus loin, plus loin encore, de blasphémer tous les interdits et de toucher la vie, toucher à jamais sa petite amie.
Elles firent l'amour pour la première fois. Une première fois pleine de joie. Plus rien ne les retenait. Plus de secrets, plus de caresses unitaires et solitaires. Deux reines qui se confessent, con et fesses... maximum overdose, et plaisir d'écrire des nouvelles messes.
Et puis elles se séparèrent. Elles avaient passé la journée à se prendre la main, à regarder les vagues se fracasser sur les rochers. Mais il fallait bien repartir. Pour rendre cet amour encore plus fort. Pour ne pas abîmer la magie. Parce que malgré tout, ils devaient se faire du soucis. Et que deux ans passent vite. Deux ans à s'attendre, deux ans dans les écrans géants, à faire circuler le sang dans les câbles, à toucher le verre, s'aimer de toute manière, de toutes les manières. Il y avait leur odeur sur leurs lèvres, c'était beau et sale à la fois. Marcher de travers dans la droite société, c'était tous les condamner. Elles se regardèrent ainsi une dernière fois, s'échangeant leur petit bracelet de ficelle noire. Un cordon ombilical pour ne jamais oublier l'amour le sexe, la découverte. Pour croire que rien n'est jamais écrit, et que seules dans leur lit, la main qui caresse et couvre leurs petits cris restera à jamais celle de l'autre.

