Freaky Ghosts

Freaky ghosts
Par P. Pacaly ©






Y'a des gens comme ça qui peuvent pas. On a beau essayer, on y arrive pas. Non parce qu'on ne veut pas, mais parce qu'on ne le sent pas. Comprenez, c'est plus fort que nous. Le truc tordu de la fin. Du début. Ils nous disent tous que la société c'est génial, nirvana de ton cerveau, qu'on est tous frères et tout ça. Mais bon, voyez, j'ai beau le savoir, entre tout ce qu'ils nous disent, le sacrifice et la morale, y'a un côté gerbant dans leurs mots, flippant même. Parce que certains d'entre nous préfèreront toujours le rêve à la réalité, on s'ra toujours perçus différemment par les autres. Condamnés par avance, croix et clous, pluie de cailloux pour en venir à bout. De toi. Te regardant agoniser dans la pluie d'été. Ouais, les autres. C'est toujours eux. Toujours eux les plus beaux, toujours eux qui ont raison. De baisser leur pantalon. Et ainsi de suite.
Alors y'en a d'autres, comme moi, qui acceptent pas ça, cette soupe-là, la réchauffée du malheureux. Mettre des serpents dedans, le potager empoisonné, c'est ça leur vie, leur foutue vie. D'ailleurs, c'est de là que tout est né. Une sorte de révulsion, de révolution. Les autres, okay, ils sont là et ont peut rien y faire, sauf que... Sauf que, y'a quelques temps, j'ai pris la plume et voyez, j'ai commencé à gratter deux où trois trucs. Oh bien sûr, pas terrible au début. Vingt ans, c'est l'âge que me donne ma carte d'identité. Juré craché. J'écris surtout parce que j'ai pas grand monde à qui causer. A l'école des nazes, les mecs pensent qu'aux filles et les filles aux garçons. Bon, bien sûr, vous me direz que c'est l'âge qui veut ça et les hormones aussi y sont pas pour rien. Jouissance et masturbation, comme un livre à la mode. Mais sorti de là, à part le maquillage, le foot et les jeux vidéos, il reste quoi ?
Pourtant aussi étrange que ça paraisse, c'est là où je l'ai rencontrée. Tina. C'était pas pareil. Fille différente des autres, attirant, attirante... Je me sentais un peu moins seul, même si on le reste toujours. Tina, c'est ce qu'on appelle -à l'école, acnéens gamins- une intello. Ses parents étaient des bourgeois et ils la faisaient travailler dur et du coup elle avait les meilleures notes de la classe. Cataloguée intello. Par les charlots en mode vidéo et vibreur. Alors, ça la pas trop aidée pour connaître le grand monde des cours du royaume des mômes, faut dire que pas grand monde cherchait à la connaître non plus. A côté. Tous passés à côté du rêve. Le rêve unique.
J'me rappelle, au début, elle m'a même pas capté. Pour elle, j'étais un mec comme les autres, toujours prêt à rire de ce qui blesse. Puis quand elle a vu que pas un gars me parlait non plus elle a commencé à me regarder différemment. Faut dire que j'étais connu comme « Dreamboy». Tout le monde savait que j'écrivais des poèmes et bien sûr ça faisait marrer Charlot Compagnie Trust et suis vite devenu une cible de choix. Aile et cuisse, les deux toujours de bon goût. Mais le truc, c'est que je m'en foutais. Tout ce que je savais, c'est que j'étais dans le vrai et c'était là l'essentiel. J'étais pas prêt à me laisser berner par cette société qui vous trace une belle route toute faite rien que pour vous. Sauf que cette route, c'est moi qui voulais la choisir. Et mes vieux aimaient pas trop ça à vrai dire.
Souvent, quand c'était l'heure de me coucher, j'me faufilais par la fenêtre et je filais comme un voleur au « Velvet Pictures », un cinéma qui payait pas de mine mais que j'aimais bien parce qu'ils passaient tout ce que les autres passaient pas. « Au Velvet, nous préférons les
idées au commerce », voilà ce qui était écrit en tout petit en bas de chaque ticket. J'allais bien deux à trois fois par semaine au ciné et j'étais vite devenu un habitué des lieux, surtout de la séance à 22h. Les boss étaient assez cool car ils me laissaient entrer gratos quelquefois.
Le film, pour autant que je m'en souvienne, c'était « Contrebande » un polar américain rudement chouette pour le peu que j'en ai vu. Le truc, c'est j'ai pas eu le temps de le voir jusqu'à la fin. En fait ça c'est passé comme ça : j'étais assis dans un de ces fauteuils rembourrés qui vous font vous lover dans leur creux et je sirotais un coca quand je l'ai vu arriver. Elle s'est assise juste à côté de moi et j'ai vu qu'elle m'avait vu. Elle a pas sourit et du coup j'ai pas su quoi dire parce que si elle m'avait sourit, ça aurait voulu dire « je veux parler avec toi » mais le fait de pas sourire ça veut dire « je ne veux pas parler avec toi ». Mais comme y'avait un paquet de places libres et qu'elle s'était assise juste sur le fauteuil voisin, ça voulait aussi dire un bon tas de trucs.
C'est elle qui a brisé la glace.

« - Salut, c'est toi le rêveur ?
- Oui, et c'est toi l'intello ? A ce moment précis, on a tourné la tête et on s'est regardés et on a éclaté de rire.
- Tu viens souvent au ciné ? elle a demandé
- Ouais, trop même.
- Pourquoi trop ?
- Si je me fais capter par mes vieux, je vais dérouiller sec. Elle m'a alors lancé un regard complice.
- Moi aussi je fugue de chez mes parents pour aller au ciné.
- Toi ?
- Ben ouais, moi. Tu sais, faut pas croire, on te fou des images d'intello dans la gueule, mais ça veut pas dire qu'on en est une... mais ça veut pas dire que je suis une débile pour autant ! Elle bafouillait. Elle voulait prouver qu'elle n'était pas ce que les autres disaient.
- Tu sais t'as pas à te justifier. Je sais très bien ce que tu ressens. C'est pareil pour moi. Y'a des gens qui se permettent de porter des jugements sur ma pomme alors qu'ils me connaissent même pas. Et le pire, c'est qu'ils cherchent surtout pas à me connaître. Ils croient que se moquer des autres, ça va les rendre populaire.
- Dans un sens c'est le cas.
- Oui, mais quand la fille elle sort avec le type parce qu'elle croit qu'il est populaire et que ça fait bien style « j'ai un mec et pas vous », si le mec en question c'est un bouffon, elle va pas se gêner pour le balancer aux autres. Ce que je veux dire c'est qu'il faut assurer derrière, et ces mecs assurent pas pour un rond.
- Oui, t'as raison. T'as complètement raison ».
Finalement la fille était plutôt cool, vraiment cool même, et pas seulement parce qu'elle trouvait que j'avais eu raison. On sentait qu'elle avait de la conversation et tout. Alors j'lui ai proposé d'aller boire un pot dans un bar et elle a accepté. On s'est dégoté un bar près de chez nous – on habitait à cinq rues d'écart – et les gars piliers nous regardaient comme deux extra-terrestres, sans doute parce que les vieux ont oublié que les jeunes ça existaient, même dans des bars. Alors on a commandé deux boissons – une vodka orange pour elle et un whisky pour moi – et on s'est mis à refaire le monde.
« - J'écris des poèmes moi aussi, elle m'a dit.
- Cool. Et tu écris sur quoi ?
- Oh, sur pas grand chose, tout et rien à la fois. Tu veux voir ?
- Ouais. Elle a sortit une feuille de sa poche et me l'a filé. Waouh, c'était terrible. En fait, je me rendais compte qu'on était quasi pareil. Elle aussi écrivait sur des trucs fleurs d'étoile et tout, sur la vie qui serait un peu plus simple si tout le monde y mettait du sien. La main dans le bain.
- Tu aimes ? elle m'a demandé un peu fébrilement.
- Beaucoup. J'adore même.
- Sérieux ? Te moques pas s'il te plait. Si tu aimes pas ça me fera un peu chier je l'avoue mais je préfère encore que tu sois franc.
- Non, non je suis sérieux. J'aime beaucoup. Vraiment. Mes écrits abordent les mêmes thèmes alors tu penses que j'aime... je lui ai lancé un clin d'½il et on a rigolé. Y'a eut alors comme un silence gêné et elle regardait droit devant elle, perdue dans ses pensées. Elle a posé le coude sur la table et sa main sur son menton.
- Les gens rêvent plus, hein Tom ?
- Plus des masses j'en ai peur ». On a poussé un soupir et on est sortis.
Comme elle habitait pas très loin, j'lui ai proposé de la raccompagné et elle a accepté. C'était drôlement chouette de se promener la nuit au clair de lune. C'est là que je lui ai pris la main pour la première fois.
« - Ca te gène ? je lui ai demandé
- Au contraire elle a répondu ». C'était vraiment génial. Un ... rêve, voyez. Mieux même, beaucoup mieux. Comme on sentait qu'un truc passait entre nous deux, elle m'a dit que ce serait bien qu'on reste encore un peu ensemble. Elle m'a dit que souvent, elle montait sur son toit pour admirer les étoiles et elle voulait que je vienne cette fois-ci. On est donc montés sur les branches qui menaient à sa fenêtre et on a choppé un autre bout de bois pour aller sur le toit. Là on a rien crevé pendant un bout de temps et on a regardé les étoiles et c'était beau. On s'aimait.
Quand je suis rentré chez moi j'ai croisé deux trois clodos qui dormaient sur un banc. Des cartons sur eux pour pas attraper la mort. A côté des deux types allongés sur le banc, y'avait un mec qui paraissait avoir mon âge et il était en train de s'injecter de la dope dans les veines. Il venait de relâcher l'élastique qu'il avait serré dans ses dents, sa tête pendait maintenant en arrière et dans le vide et une expression de jouissance se dessinait sur son visage. Alors oui, la France, c'était drôlement chouette, mais c'était aussi ça. Des paumés et des camés qui, à leur façon, essayaient eux aussi d'oublier, de fuir leur réalité. Exempt de folie ordinaire. La dérive du morbide, le fumier évaporé. J'suis resté prostré comme un con devant lui. Sûr, je les connaissais, ces nuits, je savais qu'elles se remplissaient de types désespérés et oubliés, mais en entendre parler et le voir de vos yeux, c'est comme monter sur une échelle qui passe de dix à un barreau. Vous vous croyez en sûreté et puis tout s'écroule autour de vous. Précipice du vice. Orchestre sans musique, sans opéra ni trip. Le monde on le connaît jamais assez profond. Creuser, ça vous salit, peur du vomis.

Le mec, peu à peu, il sortait de son voyage et ses yeux floués à la déraison me regardaient. Il m'a fixé un moment puis il s'est mis à rigoler.
« - Alors gamin, tu sors du cocon ? T'avais jamais vu de mec se camer. Comme j'osai rien dire, il continuait de plus belle. T'es des beaux quartiers gamin ? J'parie que oui, vu le sourire béat que tu te coltines sur la tronche.
- Tu te goures d'ennemi mec, c'est pas l'argent qui fait le bonheur, tu devrais le savoir. J'avais perdu toute timidité. J'ai jamais aimé les mecs qui jugent sans savoir et ça allait pas commencer ce soir-là. L'autre a pas eu l'air de spécialement apprécier.
- Ehhhh, voilà le môme qui nous fait la leçon ! Et tout en rigolant de plus belle, il donna un coup dans le flanc d'un des deux clochards qui dormaient. Pote de la crevaison. Le type a grommelé un peu puis il s'est assis. Il a passé la main sur son visage et a réajusté son col de chemise ainsi que son chapeau. Il a fouillé dans sa poche pour en sortir une clope qu'il alluma. Il tira une taffe et la proposa à son voisin. L'autre en tira une bouffée à son tour.
- Bon qu'est-ce qu'il se passe, qui c'est ce morveux ?
- C'est un gosse qui vient nous faire la leçon, à nous. Tu te rends compte, il trouve que je le juge sans le connaître... le pauvre. Comme si les gens, lorsqu'ils passent à côté de nous, ils ne nous regardaient pas avec tout le mépris qu'ils peuvent trouver dans leurs c½urs..
- Ouais, on est la lie de la société qu'il paraît...
- J'ai jamais dit ça, j'ai protesté.
- J'ai jamais dit ça, a répété le camé en faisant le gamin.
- J'ai jamais parlé de toi p'ti. J'savais plus quoi dire. A chaque fois que je l'ouvrai, quoi que je dise, c'était des conneries, et tout ça pourquoi, parce que môme à leurs putain de yeux ! C'est vraiment drôle les pays. Tout le monde juge tout le monde sur des critères. Code barre sur tes gènes et tes pores. Même ceux qu'on dit hors-jeu, au fond, à part le costumes et la crèche, ça change pas trop. Les mecs, c'est comme les autres : t'es jeune, t'es con ; t'es vieux, t'as l'expérience de la vie. Comme si un jeune pouvait pas être intelligent et un vieux con. Tu dis plus rien ? a continué le clochard. Tu nous trouves peut-être pas à ton goût ? Et les deux ont rigolés. J'étais déçu. Je m'étais dit que eux aussi pensaient être hors du système, mais ils y étaient en plein dedans, à leur façon. Mentalité du clochard ou du président, ce qui compte, c'est leur peau. La solidarité commence seulement si ça peut nous rapporter. Jamais rien de gratuit. Y'a c'qu'on appelle des clans, des réseaux et tout ce bordel. On vous dit que y'a des niveaux et tout le reste, mais partout, partout on ne s'intéresse qu'à sa propre peau. On rejète ce qui ne peut rien vous rapporter.
- Vous savez les gars, la vie est une chienne pour nous tous, j'leur ai balancé. Et ça a eu l'air de les calmer parce que ils ont arrêté de rigoler d'un seul coup. La cuve du bourré, façon de la cinquième à la seconde. J'peux être jeune et seul j'ai repris. Avoir été blessé. La vie, l'amour, l'amitié. Vous, vous croyez que c'est parce que j'ai vingt piges que vous pouvez vous moquer de moi ? Vous comprenez que dalle. La souffrance, elle est la même que vous en ayez quinze ou cinquante. Pourquoi y'a plus de gosses qui se suicident que de clodos à votre avis ? Parce que eux, ils ont personne à qui se confier, personne. Vous, vous êtes dans la galère, clair, mais vous y êtes ensemble. Y'aura toujours quelqu'un à qui se confier, pensez-y un peu les gars. Ciao. En partant, j'me suis baissé pour ramasser l'une des canettes qui traînait par terre. J'peux ? j'ai demandé, et ils ont pas bronché, encore sous la surprise du fait qu'un môme de vingt ans puisse avoir une cervelle. Et un truc comme le c½ur.

Quand je suis rentré chez moi, ça a pas loupé, mes parents étaient assis sur le canapé de ma chambre, sapés de leur pyjamas et chemise de nuit, les cheveux pas peignés ni rien. Le premier réflexe de mon père, avant même de me demander si j'avais pas eu un accident et si j'allais bien fut de se lever et de m'en coller une en plein sur la tronche. Maman pleurait comme d'habitude et ça aussi ça me faisait drôlement chier, qu'elle s'écrase comme ça à chaque fois devant son mec.
- Où t'étais encore passé bordel de merde ? Tu sais qu'on a dû appeler la police ! On croyait qu'il t'était arrivé quelque chose et tu rentres comme un voleur par la fenêtre en sirotant une bière ! Tu nous prends vraiment pour des cons Thomas ? Dire qu'on s'est fait un sang d'encre ta mère et moi, que nous suons chaque jour sang et eau pour économiser l'argent de ton université. Mon père avait la rage, la bave, la folie démentielle. Si il avait pu, il aurait cassé tout ce qui se trouvait sous sa main, dans le théâtre de son oracle, mais comme il avait payé les affaires avec son propre fric, il a rien fait. Le truc, c'est que okay, je les comprenais, à leur place aussi, je me serais salement inquiété. Mais ce qu'ils comprenaient pas, c'est que j'avais mes propres envies, que l'université c'était leur vision, leur amie, pas la mienne. Pour eux, tout était réglé comme une horloge, mais moi, ils m'avaient jamais demandé ce que je voulais foutre de ma vie. Alors j'ai vu rouge. Des flammes, enfants de l'apocalypse.
- Mais j'en veux pas de votre foutue université, je n'en veux pas et je n'irai pas ! C'est autre chose que je veux faire !
- Et quoi ? Quoi donc ? de la poésie ? Tu crois que c'est ça qui va te faire vivre ?
- Et pourquoi pas ?
- Il n'en est absolument pas question. Tu feras ce qu'on te dira un point c'est tout. J'ai regardé ma mère pour qu'elle dise son avis, et surtout parce que elle m'avait toujours encouragé à écrire. Elle-même écrivait de temps en temps des poèmes. Mais elle a rien dit, elle ne m'a même pas regardé. Peur de rompre, le silence et le reste. Obéissante et fidélisée. Collier de vingt ans pour la laisse entre ses dents. Elle a juste enfoui son visage entre ses mains et a continué à sangloter. Tu veux que je te dise à quoi ça mène la poésie ? à la poubelle ! Et il a ramassé les feuilles qui se trouvaient sur le bureau et les a déchirées en mille morceaux. Je les ai vu voler dans l'air ces morceaux, fumées de ma peau, l'esclave de retour dans sa prison. Les chaînes... je ne le connaissais plus, ce que je croyais être mon père, bourreau gardien des victimes, et qui jetait ma vie à la poubelle, complots de l'enfer. Ma mère a chialé de plus en plus fort et ça a mis mon père encore plus en rogne et il lui a gueulé dessus de la fermer.
De mon côté, je sentais mon poing qui se refermait machinalement. Si j'avais su... si j'avais eu le cran, les couilles...mais ça restait mon père, oedipe à tuer, on assassine que les livres, imagination en pure perte. On croit, ouais, on fait seulement ça, croire que l'on peut...
Quoi ? Tu veux me frapper c'est ça ? Mais te gêne surtout pas ! Par contre fais gaffe à la réplique fils, ça va drôlement te secouer ! J'enrageais. Mais que faire ? Que faire quand votre père est à deux doigts de vous bastonner et que votre mère essaie même pas d'empêcher toute cette violence de vous grimper, monter, de vous pénétrer l'âme à petits feux, préférant se noyer dans les dédales et les rafales de ses pleurs ?
- Arrêtez ! Je vous en supplie, arrêtez ! Ma mère se secouait la tête en train ses mains. Je m'en rappellerai toujours. Parce que c'est l'une des dernières image que j'ai vu d'elle. Freaky ghosts, freaky worlds...


J'me suis barré. Pour oublier tout ça. Fuir cette réalité qui me rattrapait, m'agrippait à la gorge, m'étouffant de son amour pour mieux me couper le sang. On a beau avoir vingt ans, on en reste pas moins perméable. Aux sentiments, et à la vie aussi. Oui, surtout la vie. Du coup, j'ai pas hésité, j'ai franchi le cap, mon capitaine. Voile dehors, la main sur l'horizon. Et l'amour, oui, ma seule et unique victime, écrit en lettres de noblesse, de sagesse. Tina. Le reste d'un rêve aboli, pendu au crachoir de leurs oraisons funèbres. Mes parents n'avaient pas tort. J'étais qu'un pti con, un gamin. Mais un gamin qui voulait vivre, qui exhortait ses veines à sortir d'elles-mêmes. Parce qu'il nous reste à tous qu'une vie. Et des fois, c'est pas assez. On aimerait être celui-ci où celle-là, mais on le sera jamais. On est tous des chiens, comprenez, des moutons assemblés dans la même bénédiction, la même célébration. Suivre le chemin. Et la fermer, s'écraser. Et ça, j'ai pas voulu.
J'ai lancé des gravillons sur les fenêtres de la chambre de Tina. Au bout de la troisième fois, j'ai entendu la poignée se tourner, vitres au vent et à la nuit, comme une nouvelle étoile dans le noir, j'ai vu son visage, plus beau qu'aucun dieu ne saurait enfanter une déesse. J'lui ai raconté toute l'histoire et elle m'a fait signe de monter. Dans sa chambre, on a discuté des heures et des heures, persuadés qu'on était seul et sans histoires sur une planète lointaine et normale.
« - Mais qu'est-ce que tu vas faire désormais ? T'as un endroit ou aller ? Ou dormir ?
- Pas vraiment, mais c'est pas le plus important.
- Ah oui, et c'est quoi le plus important ?
- Que tu crois en moi.
- Je crois en toi.
- Que tu me soutienne.
- Je te soutiendrais.
- Et que j'écrive des poèmes.
- Tu les écriras. Je te le promets.
- Tu jures ?
- Oui. Je te le jure. Elle m'a tendu la main et je l'ai prise. Je lai serré comme si c'était ma dernière croyance, ma seule religion.
- Bien. Voici le plan. Je récupère du fric et des poèmes qui sont restés chez moi. Ce soir je passe la nuit dans le métro et demain matin je fonce à la gare pour pour m'acheter un billet.
- Pour aller où ?
- Paris.
- C'est loin, au moins à trois cents kilomètres, même plus. Pourquoi veux-tu aller là-bas ?
- Pour tente de faire quelque chose de ma foutue vie.
- Ne parle pas comme ça s'il te plaît.
- Et pourquoi pas ?
- Parce que la vie vaut vraiment la peine d'être vécue.
- Je n'en ai jamais douté.
- Tu me rassures.
- Je veux juste dire qu'on est tous là pour quelque chose de bien précis.
- Encore faut-il trouver quoi.
- Moi j'ai trouvé.
- Ah oui ? Et pourquoi es-tu là selon toi ?
- Pour écrire.
- Ecrire ?
- Oui, transmettre aux autres ce qui coule dans mon crane. Tous ces sentiments, cette rage et cette solitude, je veux la partager avec ceux qui sont comme moi. Tu vois, on croit souvent qu'il n'y a pas plus seul que soit. Mais c'est faux. Les gens ont tort. La solitude est partout, partout autour de nous. Et il en sera toujours ainsi. Le monde est égoïste, c'est ainsi, et c'est un fait. Le bonheur des autres nous importe seulement quand il nous en apporte un bout ou qu'il soulage notre conscience. Nous ne sommes pas fait pour partager, juste pour aimer, croire à l'amour, à l'illusion de l'amour. On ne peut blâmer personne. Qui pourrait aller à l'encontre de sa nature, de sa chaire ?
- Je ne comprends pas ta démarche. Tu dis que nous ne sommes pas fait pour partager mais c'est précisément ce que tu tends à faire.
- Oui, parce que je ne me résigne pas. Je ne veux pas me résigner. La solitude est blessure. Eternelle ou pas, la fêlure des c½urs reste encore ce qui nous rapproche le plus.
- Mais pourquoi se rapprocher ?
- Pour essayer d'être humain.
- Tu ne te considères donc pas comme humain ?
- Pas assez en tout cas.
- Et moi, je suis humaine ?
- Je le crois.
- Tu n'en es pas sûr ?
- Qui peut être sûr de quoi que ce soit ?
- Alors tu ne m'aimes pas.
- Si je t'aime. Bien sûr que je t'aime.
- Non.
- Et pourquoi ?
- Comment peux-tu être sûr que tu m'aimes si on ne peut être sûr de rien.
- Tu sais quoi ?
- Quoi ?
- Tu aurais dû faire avocate.
- Oui !
- N'empêche. De tous les êtres qui ont traversé mon existence, et dieu sait s'il y en a eu, tu es la seule qui fait doubler les battements de mon c½ur. C'est un signe ça, tu ne crois pas ?
- Oui...
- Bon. Est-ce que tu peux me rendre un service s'il te plait ?
- Oui, bien sû..., bien entendu.
- Rejoins-moi dans deux heures à la station du métro. Tu sais où elle se trouve ?
- Oui.
- Okay, essaie de voir, si tu peux piquer de quoi manger pour le trajet de demain. J'aurai besoin de forces.
- On en a toujours besoin.
- Exact. Je peux compter sur toi alors ?
- Oui, pas de problème... dis tu sais..
- Dis-moi...
- Eh bien voilà, ce n'est pas facile à dire, je suis un peu mal à l'aise... c'est que je ne t'ai pas proposé de passer la nuit ici, et je ne voudrais pas que tu le prennes mal, c'est que...
- Chut, ne dis rien. Je sais pertinemment qu'entre ce qu'on voudrait et ce qu'on peut, il y a des univers.
- Eh oui... je t'écouterais parler des heures... tu vas vraiment me manquer. J'ai mis tellement de temps à te trouver... et on se comprend si bien... pas besoin de longs discours, quelques mots suffisent...
- Tu sais que tu peux partir avec moi.
- Oui je sais. Mais je n'en ai pas la force, ni le courage.
- Une fois un mec super cultivé à dit un truc du genre « la force est en toi ».
- Oui sans doute, j'aurais aimé venir. Mais je crois que je ne suis qu'une rêveuse. Le rêve m'évite de me confronter à la réalité.
- Tu as peur de la réalité ?
- Oui.
- Même avec moi ?
- Non, pas avec toi.
- Alors ?
- Alors non, parce que mon rêve est de devenir ce que je ne suis pas.
- Mais encore ?
- Plus humaine.
- Mais tu l'es déjà. Beaucoup plus que la majorité d'entre nous.
- Ce n'est pas assez pour moi. J'ai prévu d'aller dans une université en Inde. Pour aider ceux qui en ont le plus besoin.
- C'est beau.
- Non, la misère n'est jamais belle.
- Tu as raison, pardon.
- Non, ne t'excuse pas, je sais que tu voulais dire que c'est le rêve qui est beau.
- Oui, c'est ça. Bon, je dois filer. Dans deux heures à la station de métro comme prévu, ok ?
- Ok ».

C'était à peine croyable. Une alchimie. Une communion de l'esprit. Je peux pas vous dire exactement ce qu'il se passait entre nous, mais ça allait bien au-delà des conventions oniriques. On s'est embrassés langoureusement, baiser à l'amour et à la solitude. On s'est étreint devant les cieux et tout le bordel qui couve là-haut et on voulait sanctifier cet amour, tellement c'était beau. Et rare.
Précieux.

J'ai donc filé chez moi pour reprendre mes cris, mes écrits. C'était chaud car ils devaient sans doute toujours pas dormir. Pas loupé. Gyrophare rouge pour des flics qui voulaient tout mais surtout pas se dévoiler. Par la fenêtre du salon, j'ai vu mes parents qui se tenaient par les épaules et mon père faisait de grands gestes avec ses bras et ses mains, et ma mère essuyait ses larmes avec un mouchoir. J'aurai pu craquer, mais j'ai tenu bon. Pourquoi ? Parce que dans ces situations, tout le monde pardonne à tout le monde et on fait tous super attention à l'autre dans les jours qui suivent. Puis les semaines et les mois passent et on a déjà oublié. Tout redevient comme avant, avant les poèmes et la fugue. Bref, rien ne sera jamais plus pareil, parce qu'on a franchit un cap de violence, parce qu'on est allé là où on aurait jamais du aller. Alors comme ils avaient tous l'air occupé dans le salon, je me suis faufilé en quatrième vitesse dans ma chambre et j'ai ouvert le tiroir du haut de mon bureau et j'y ai pris les textes qui avaient pas brûlé par la main de l'homme à qui je devais la vie. J'en menai pas bien large : un seul bruit, un seul grincement et tout était foutu. On m'enverrait dans un asile d'étudiant où on me forcerait à être quelqu'un d'autre que moi-même. Mais j'ai tenu bon, ouais, j'ai gardé ce fabuleux rêve près de mon c½ur pour qu'enfin la solitude ne soit plus condamnée. J'ai pris aussi quelques billets que j'avais économisé des dernières vacances d'été – j'avais bossé deux mois à la bibliothèque du coin à ranger des bouquins que les gens laissaient traîner sans les ranger - et je me suis tiré à nouveau, voleur de mon âme, de mon corps et de ma vie. Enragé de mes illusions, de mes rêves incrustés au sang sur ma peau. Livré à la chienne avec seulement ces foutues étoiles comme guide de mes nouvelles nuits.

23 H 30. Première onde de choc, ouais. Ca grouillait de monde comme jamais là-bas, et c'était peu dire. Quand je suis arrivé à la station de métro, ils étaient tous là, comme réunis pour un bal ou un truc dans le genre. Soirée privée, insensée. Tenanciers du rêve insoumis et libérés, lie de la société outragée, révolutionnaires idéologistes. Pacifique du meurtrier. Sans frontières ni horizons, une station pour se noyer et oublier. Délire collectif ? Champignon atomique ? Hallucinogènes et hallucinations ? Consternation ... je passais par tous mes sens, de voir cette fille si jeune avec ce monsieur si vieux, de voir celle-ci quasiment nue, dansant, tournoyant sur elle-même et chantant ces ritournelles qu'on entend à la maternelle « Au clair de la lune, mon ami... ». Et puis y'avait ce banc de clochards, ces bancs de poissons sans jus sans saveur, croulant dans les boites de conserves, cercueils de leurs nouvelles tombes. J'ai vu le clochard et le camé de tout à l'heure, et qui jouaient aux dés. J'ai vu aussi ce gamin, ce petit garçon accroupi au pied d'un pilier, se blottissant dans sa veste de velours. Merde, il crevait de froid, même en été. Il arrêtait pas d'éternuer et de renifler. Tout doucement, alors, je me suis approché. Je me suis assis à ses côtés. Sans rien dire, je lui ai filé un mouchoir en papier.
« - Tiens, ça se pourrait bien que ça te serve, j'ai dit. Il a prit le mouchoir et s'est mis à renifler dedans.
- Merci.
- J'ai un paquet entier. Tu le veux.
- Oui, si ça vous ne gène pas.
- Puisque je te le propose...
- Alors oui. Je lui ai filé le paquet que j'avais dans la poche et il l'a fourgué aussi net dans celle de son veston.
- T'as quel âge ? je lui ai demandé ?
- Dix ans.
- Et tu crèches là depuis longtemps ?
- Peut-être.
- Tu sais plus ?
- Je sais plus.
- T'es quand même jeune pour traîner dans les parages.
- C'est ce que tout le monde dit.
- Comment ça se fait ?
- Que ?
- Que tu traînes tes guêtres là. En plus tu vas chopper la mort à rester dans les courants d'air.
- Je crois que ça importe peu de monde d'où je viens et quand je crèverai.
- Ca m'importe.
- Pourquoi ?
- Disons que suis curieux... ça te va ?
- Ca a pas à m'aller où quoi que ce soit. Si t'es curieux, c'est okay. Si c'était pour autre chose, ça aurait rien changé.
- Ca aurait pu être pour quoi à ton avis ?
- J'ai pas d'avis.
- Des rêves peut-être ?
- Peut-être...
- Et à quoi tu rêves ?
- Aux soldats.
- Aux soldats ?
- Oui.
- C'est qui ces soldats.
- Des héros qui viendront bientôt me libérer.
- Tu veux aller où ?
- Ailleurs.
- Et pourquoi tu y vas pas ailleurs ?
- Parce que les soldats sont pas venus me chercher.
- Dis... ton père travaillait pas dans l'armée ?
- Peut-être... tu veux une clope ?
- Tu fumes à ton âge ?
- J'peux mourir en descendant les escaliers.
- Okay, je veux bien une taffe. Dis... t'es sûr que t'as dix ans ?
- Tu me trouves plus mature que mon âge ?
- C'est ça.
- Possible, la rue ça t'élève.
- Dans quel sens ?
- Dans le sens que ça te rend moins con.
- Je vois.
- Non. Pas encore.
- Comment ça.
- T'es pas de la rue. Tes fringues sont trop propres pour ça.
- Bien vu.
- Tu vas où toi ?
- A Paris.
- Pour quoi faire ?
- Devenir écrivain.
- Et si t'y arrives pas ?
- J'y arriverai.
- Je l'espère pour toi.
- Merci. Au fait, tu sais quand part le premier métro demain matin ?
- Pour où ?
- Pour la gare.
- 6 h 30.
- Okay, merci.
- De rien. Bonne nuit.
- Bonne nuit. »


Et on s'est endormi. L'un contre l'autre. Des mendiants, des fous, un peut tout et n'importe quoi, et surtout personne. Ca faisait pas une heure que je pieutais quand j'ai entendu cette si douce voix qu'on aurait dit celle d'un ange.
« - Tom, tom...réveilles-toi. C'était Tina.
- Je t'ai apporté ce que tu m'avais demandé. Elle m'a tendu un sac de provisions que j'ai pris.
- Merci, merci beaucoup.
- C'est qui l'enfant, me demanda-t-elle en opinant du chef sur le gosse.
- Un paumé, comme nous tous.
- Tu n'es pas un paumé.
- Ca ne saurait tarder.
- Je n'aime pas quand tu parles comme ça.
- Désolé.
- Pas grave ».



On parlait de tout et rien et d'un coup y'a eu du bruit un peu partout dans la station, comme si les catacombes éventraient le ciment de nos pieds. Tout le peuple qui roupillait a commencé à grogner et soudain d'autres voix se sont élevées. Second choc. Reprise du bal. La danseuse a le droit à une seconde danse. Transe.
Ca hurlait de plus belle dans les escaliers et on sentait un troupeau au galop. De plus en plus de bruit, de cris. Le gosse se frottait les yeux. Il a considéré Tina deux secondes et est revenu vers moi.
« - Qu'est-ce qu'il se passe ? il a demandé.
- Aucune idée.
- On va pas tarder à le savoir
- Sûr.
- J'ai peur, a dit Tina. Et elle s'est serré contre moi.
- Les filles ont toujours peur ». a remarqué le môme. Tina a pas bronchée. Elle s'en foutait. L'enfer, les mecs, c'était l'enfer qui venait voir les vers comment ça se tortille dans la pénombre. L'enfer qui venait nous dire un p'ti bonjour. A coup de sommations. Et d'exécutions.
Ca a vite dégénéré. Trop vite. Les mecs hurlaient de tous les côtés. Dans les deux camps. Descente, ouais, descente de robots-flics, armés protégés jusqu'aux dents. En haut de l'escalier on voyait un petit nerveux qui gesticulait et invectivait à en plus finir. Le patron. Qui supervisait tout. Et qui irait frimer devant les télés. Heures de gloire, heures de mensonges et de haines. Vérité humaine. Avec Tina, on a couru comme des fous vers l'une des sorties. J'me rappellerai toujours... les mecs avaient condamné toutes les issues, condamné la lumière aussi. Impossible de passer. Sauf que je voyais le vieillard et le camé du banc qui se débattaient dans les dédales de leur olympe. Pour pas mourir comme ça. Crever, ouais, mais à leur façon. Alors quand ils ont vu qu'ils étaient coincés, et que nous on était lancé, ils se sont jetés sur ces robots-flics et les ont empêchés de bouger. Ca a formé une sorte de brèche. Avec Tina, on a pas hésité. Je me souviendrai toute ma vie du regard des types. Ce genre de regard qui dit « bonne chance petit ». Un truc à chialer. J'ai répondu du regard en disant « merci, merci de votre sacrifice les gars ».
Et on a vu les premières lueurs, les premières étoiles. Paradis ? Exil ? Purgatoire ? Je me suis retourné une dernière fois et j'ai vu la brèche qui se refermait... futur néant, provisoire présent. Chienne, chiens, bande de salauds, les voilà qui tabassaient les vieux et les gosses, et les filles aussi. Qui les mordaient. Violence gangrène haine. Vicieux ton cercle le dieu, vicelard à la barbe embourgeoisée de nos pêchés.
Le gosse, j'ai pas pu résister. J'ai pleuré. Ouais, laisser moi vous raconter... Quand il a vu les mecs débarquer, c'étaient ses soldats... comprenez, le rêve enfin, ouais, le rêve... il a écarté, ouvert grand les bras... image du paternel dans le désenchanté. Courir, oui courir et ouvrir son c½ur face à l'arme. Pan ! Pan ! On décharge, oui il jouit le tireur, le voleur, le truand. Il a tiré mec, il a tiré sur le gamin. Oh, j'le vois d'ici, dans les journaux, l'interviewé : « il avait un couteau, j'ai fait que me défendre ». Et tous baisseront la tête et le cul. Caleçon posé sur la croix. Défloration de la population.

Avec Tina, on s'est plus jamais retourné. On a couru jusqu'à la gare. Les larmes coulaient de nos joues, brillaient sur l'asphalte... Le c½ur, ça faisait, mal, si mal de repenser au gosse, son sourire quand il les a vus débarquer... il y croyait vraiment. Et eux, d'amour, n'ont donné que les balles, et le voir par terre se tordre le ventre de douleur. Ca se trouve ils ont même dit que c'était bien fait pour lui, qu'à force de traîner avec des gens comme ça... Je me demanderais toujours à quoi il a pensé le gosse quand il a reçu le pruneau...
Alors on était arrivé à la gare, sortie de l'enfer, sortie du néant, de monsieur et madame le président, tueurs d'enfants... là aussi, ça pas été des plus évident. Le truc, c'est qu'on sait jamais combien on tient à une personne jusqu'à ce qu'on la perde voyez. Tina, une fille pour mes jours ici-bas. La reverrais-je reine d'une cour, d'un précipice. On veut, on peut, et des fois on tombe. Toujours plus profond, sans fin, ni peine, sans haine aussi. Une violence de nos décadences. On se retrouve à la rue sans même savoir pourquoi, comment. Oh, oui, oh oui, elle va en faire rêver des types, des tas mêmes, et qui auront même pas conscience de leur chance, les frustrés de l'amer.
On s'est promis de se revoir, de s'écrire. De pas oublier tout ça. Les soldats et les paumés. La vérole sur nos peaux, la lie de notre ambroisie, pour se rappeler que tout n'est pas fini, que le combat continue encore et encore, jusqu'à notre dernière pendaison, bandant dans le noir, broyant les os de notre mort. Crevant entre quatre planches de l'arbre éternel. Obsédant, chavirant... la vie comme une chaloupe à la mer, des nains dans la tempête, oui voilà ce que nous sommes, des nains dans la tempête. Et qui se prennent pour des géants.

PPACALY


http://pascalpacaly.free.fr/
# Posté le samedi 06 juin 2009 01:38

Freaky Ghosts

Freaky ghosts
Par P. Pacaly ©






Y'a des gens comme ça qui peuvent pas. On a beau essayer, on y arrive pas. Non parce qu'on ne veut pas, mais parce qu'on ne le sent pas. Comprenez, c'est plus fort que nous. Le truc tordu de la fin. Du début. Ils nous disent tous que la société c'est génial, nirvana de ton cerveau, qu'on est tous frères et tout ça. Mais bon, voyez, j'ai beau le savoir, entre tout ce qu'ils nous disent, le sacrifice et la morale, y'a un côté gerbant dans leurs mots, flippant même. Parce que certains d'entre nous préfèreront toujours le rêve à la réalité, on s'ra toujours perçus différemment par les autres. Condamnés par avance, croix et clous, pluie de cailloux pour en venir à bout. De toi. Te regardant agoniser dans la pluie d'été. Ouais, les autres. C'est toujours eux. Toujours eux les plus beaux, toujours eux qui ont raison. De baisser leur pantalon. Et ainsi de suite.
Alors y'en a d'autres, comme moi, qui acceptent pas ça, cette soupe-là, la réchauffée du malheureux. Mettre des serpents dedans, le potager empoisonné, c'est ça leur vie, leur foutue vie. D'ailleurs, c'est de là que tout est né. Une sorte de révulsion, de révolution. Les autres, okay, ils sont là et ont peut rien y faire, sauf que... Sauf que, y'a quelques temps, j'ai pris la plume et voyez, j'ai commencé à gratter deux où trois trucs. Oh bien sûr, pas terrible au début. Vingt ans, c'est l'âge que me donne ma carte d'identité. Juré craché. J'écris surtout parce que j'ai pas grand monde à qui causer. A l'école des nazes, les mecs pensent qu'aux filles et les filles aux garçons. Bon, bien sûr, vous me direz que c'est l'âge qui veut ça et les hormones aussi y sont pas pour rien. Jouissance et masturbation, comme un livre à la mode. Mais sorti de là, à part le maquillage, le foot et les jeux vidéos, il reste quoi ?
Pourtant aussi étrange que ça paraisse, c'est là où je l'ai rencontrée. Tina. C'était pas pareil. Fille différente des autres, attirant, attirante... Je me sentais un peu moins seul, même si on le reste toujours. Tina, c'est ce qu'on appelle -à l'école, acnéens gamins- une intello. Ses parents étaient des bourgeois et ils la faisaient travailler dur et du coup elle avait les meilleures notes de la classe. Cataloguée intello. Par les charlots en mode vidéo et vibreur. Alors, ça la pas trop aidée pour connaître le grand monde des cours du royaume des mômes, faut dire que pas grand monde cherchait à la connaître non plus. A côté. Tous passés à côté du rêve. Le rêve unique.
J'me rappelle, au début, elle m'a même pas capté. Pour elle, j'étais un mec comme les autres, toujours prêt à rire de ce qui blesse. Puis quand elle a vu que pas un gars me parlait non plus elle a commencé à me regarder différemment. Faut dire que j'étais connu comme « Dreamboy». Tout le monde savait que j'écrivais des poèmes et bien sûr ça faisait marrer Charlot Compagnie Trust et suis vite devenu une cible de choix. Aile et cuisse, les deux toujours de bon goût. Mais le truc, c'est que je m'en foutais. Tout ce que je savais, c'est que j'étais dans le vrai et c'était là l'essentiel. J'étais pas prêt à me laisser berner par cette société qui vous trace une belle route toute faite rien que pour vous. Sauf que cette route, c'est moi qui voulais la choisir. Et mes vieux aimaient pas trop ça à vrai dire.
Souvent, quand c'était l'heure de me coucher, j'me faufilais par la fenêtre et je filais comme un voleur au « Velvet Pictures », un cinéma qui payait pas de mine mais que j'aimais bien parce qu'ils passaient tout ce que les autres passaient pas. « Au Velvet, nous préférons les
idées au commerce », voilà ce qui était écrit en tout petit en bas de chaque ticket. J'allais bien deux à trois fois par semaine au ciné et j'étais vite devenu un habitué des lieux, surtout de la séance à 22h. Les boss étaient assez cool car ils me laissaient entrer gratos quelquefois.
Le film, pour autant que je m'en souvienne, c'était « Contrebande » un polar américain rudement chouette pour le peu que j'en ai vu. Le truc, c'est j'ai pas eu le temps de le voir jusqu'à la fin. En fait ça c'est passé comme ça : j'étais assis dans un de ces fauteuils rembourrés qui vous font vous lover dans leur creux et je sirotais un coca quand je l'ai vu arriver. Elle s'est assise juste à côté de moi et j'ai vu qu'elle m'avait vu. Elle a pas sourit et du coup j'ai pas su quoi dire parce que si elle m'avait sourit, ça aurait voulu dire « je veux parler avec toi » mais le fait de pas sourire ça veut dire « je ne veux pas parler avec toi ». Mais comme y'avait un paquet de places libres et qu'elle s'était assise juste sur le fauteuil voisin, ça voulait aussi dire un bon tas de trucs.
C'est elle qui a brisé la glace.

« - Salut, c'est toi le rêveur ?
- Oui, et c'est toi l'intello ? A ce moment précis, on a tourné la tête et on s'est regardés et on a éclaté de rire.
- Tu viens souvent au ciné ? elle a demandé
- Ouais, trop même.
- Pourquoi trop ?
- Si je me fais capter par mes vieux, je vais dérouiller sec. Elle m'a alors lancé un regard complice.
- Moi aussi je fugue de chez mes parents pour aller au ciné.
- Toi ?
- Ben ouais, moi. Tu sais, faut pas croire, on te fou des images d'intello dans la gueule, mais ça veut pas dire qu'on en est une... mais ça veut pas dire que je suis une débile pour autant ! Elle bafouillait. Elle voulait prouver qu'elle n'était pas ce que les autres disaient.
- Tu sais t'as pas à te justifier. Je sais très bien ce que tu ressens. C'est pareil pour moi. Y'a des gens qui se permettent de porter des jugements sur ma pomme alors qu'ils me connaissent même pas. Et le pire, c'est qu'ils cherchent surtout pas à me connaître. Ils croient que se moquer des autres, ça va les rendre populaire.
- Dans un sens c'est le cas.
- Oui, mais quand la fille elle sort avec le type parce qu'elle croit qu'il est populaire et que ça fait bien style « j'ai un mec et pas vous », si le mec en question c'est un bouffon, elle va pas se gêner pour le balancer aux autres. Ce que je veux dire c'est qu'il faut assurer derrière, et ces mecs assurent pas pour un rond.
- Oui, t'as raison. T'as complètement raison ».
Finalement la fille était plutôt cool, vraiment cool même, et pas seulement parce qu'elle trouvait que j'avais eu raison. On sentait qu'elle avait de la conversation et tout. Alors j'lui ai proposé d'aller boire un pot dans un bar et elle a accepté. On s'est dégoté un bar près de chez nous – on habitait à cinq rues d'écart – et les gars piliers nous regardaient comme deux extra-terrestres, sans doute parce que les vieux ont oublié que les jeunes ça existaient, même dans des bars. Alors on a commandé deux boissons – une vodka orange pour elle et un whisky pour moi – et on s'est mis à refaire le monde.
« - J'écris des poèmes moi aussi, elle m'a dit.
- Cool. Et tu écris sur quoi ?
- Oh, sur pas grand chose, tout et rien à la fois. Tu veux voir ?
- Ouais. Elle a sortit une feuille de sa poche et me l'a filé. Waouh, c'était terrible. En fait, je me rendais compte qu'on était quasi pareil. Elle aussi écrivait sur des trucs fleurs d'étoile et tout, sur la vie qui serait un peu plus simple si tout le monde y mettait du sien. La main dans le bain.
- Tu aimes ? elle m'a demandé un peu fébrilement.
- Beaucoup. J'adore même.
- Sérieux ? Te moques pas s'il te plait. Si tu aimes pas ça me fera un peu chier je l'avoue mais je préfère encore que tu sois franc.
- Non, non je suis sérieux. J'aime beaucoup. Vraiment. Mes écrits abordent les mêmes thèmes alors tu penses que j'aime... je lui ai lancé un clin d'½il et on a rigolé. Y'a eut alors comme un silence gêné et elle regardait droit devant elle, perdue dans ses pensées. Elle a posé le coude sur la table et sa main sur son menton.
- Les gens rêvent plus, hein Tom ?
- Plus des masses j'en ai peur ». On a poussé un soupir et on est sortis.
Comme elle habitait pas très loin, j'lui ai proposé de la raccompagné et elle a accepté. C'était drôlement chouette de se promener la nuit au clair de lune. C'est là que je lui ai pris la main pour la première fois.
« - Ca te gène ? je lui ai demandé
- Au contraire elle a répondu ». C'était vraiment génial. Un ... rêve, voyez. Mieux même, beaucoup mieux. Comme on sentait qu'un truc passait entre nous deux, elle m'a dit que ce serait bien qu'on reste encore un peu ensemble. Elle m'a dit que souvent, elle montait sur son toit pour admirer les étoiles et elle voulait que je vienne cette fois-ci. On est donc montés sur les branches qui menaient à sa fenêtre et on a choppé un autre bout de bois pour aller sur le toit. Là on a rien crevé pendant un bout de temps et on a regardé les étoiles et c'était beau. On s'aimait.
Quand je suis rentré chez moi j'ai croisé deux trois clodos qui dormaient sur un banc. Des cartons sur eux pour pas attraper la mort. A côté des deux types allongés sur le banc, y'avait un mec qui paraissait avoir mon âge et il était en train de s'injecter de la dope dans les veines. Il venait de relâcher l'élastique qu'il avait serré dans ses dents, sa tête pendait maintenant en arrière et dans le vide et une expression de jouissance se dessinait sur son visage. Alors oui, la France, c'était drôlement chouette, mais c'était aussi ça. Des paumés et des camés qui, à leur façon, essayaient eux aussi d'oublier, de fuir leur réalité. Exempt de folie ordinaire. La dérive du morbide, le fumier évaporé. J'suis resté prostré comme un con devant lui. Sûr, je les connaissais, ces nuits, je savais qu'elles se remplissaient de types désespérés et oubliés, mais en entendre parler et le voir de vos yeux, c'est comme monter sur une échelle qui passe de dix à un barreau. Vous vous croyez en sûreté et puis tout s'écroule autour de vous. Précipice du vice. Orchestre sans musique, sans opéra ni trip. Le monde on le connaît jamais assez profond. Creuser, ça vous salit, peur du vomis.

Le mec, peu à peu, il sortait de son voyage et ses yeux floués à la déraison me regardaient. Il m'a fixé un moment puis il s'est mis à rigoler.
« - Alors gamin, tu sors du cocon ? T'avais jamais vu de mec se camer. Comme j'osai rien dire, il continuait de plus belle. T'es des beaux quartiers gamin ? J'parie que oui, vu le sourire béat que tu te coltines sur la tronche.
- Tu te goures d'ennemi mec, c'est pas l'argent qui fait le bonheur, tu devrais le savoir. J'avais perdu toute timidité. J'ai jamais aimé les mecs qui jugent sans savoir et ça allait pas commencer ce soir-là. L'autre a pas eu l'air de spécialement apprécier.
- Ehhhh, voilà le môme qui nous fait la leçon ! Et tout en rigolant de plus belle, il donna un coup dans le flanc d'un des deux clochards qui dormaient. Pote de la crevaison. Le type a grommelé un peu puis il s'est assis. Il a passé la main sur son visage et a réajusté son col de chemise ainsi que son chapeau. Il a fouillé dans sa poche pour en sortir une clope qu'il alluma. Il tira une taffe et la proposa à son voisin. L'autre en tira une bouffée à son tour.
- Bon qu'est-ce qu'il se passe, qui c'est ce morveux ?
- C'est un gosse qui vient nous faire la leçon, à nous. Tu te rends compte, il trouve que je le juge sans le connaître... le pauvre. Comme si les gens, lorsqu'ils passent à côté de nous, ils ne nous regardaient pas avec tout le mépris qu'ils peuvent trouver dans leurs c½urs..
- Ouais, on est la lie de la société qu'il paraît...
- J'ai jamais dit ça, j'ai protesté.
- J'ai jamais dit ça, a répété le camé en faisant le gamin.
- J'ai jamais parlé de toi p'ti. J'savais plus quoi dire. A chaque fois que je l'ouvrai, quoi que je dise, c'était des conneries, et tout ça pourquoi, parce que môme à leurs putain de yeux ! C'est vraiment drôle les pays. Tout le monde juge tout le monde sur des critères. Code barre sur tes gènes et tes pores. Même ceux qu'on dit hors-jeu, au fond, à part le costumes et la crèche, ça change pas trop. Les mecs, c'est comme les autres : t'es jeune, t'es con ; t'es vieux, t'as l'expérience de la vie. Comme si un jeune pouvait pas être intelligent et un vieux con. Tu dis plus rien ? a continué le clochard. Tu nous trouves peut-être pas à ton goût ? Et les deux ont rigolés. J'étais déçu. Je m'étais dit que eux aussi pensaient être hors du système, mais ils y étaient en plein dedans, à leur façon. Mentalité du clochard ou du président, ce qui compte, c'est leur peau. La solidarité commence seulement si ça peut nous rapporter. Jamais rien de gratuit. Y'a c'qu'on appelle des clans, des réseaux et tout ce bordel. On vous dit que y'a des niveaux et tout le reste, mais partout, partout on ne s'intéresse qu'à sa propre peau. On rejète ce qui ne peut rien vous rapporter.
- Vous savez les gars, la vie est une chienne pour nous tous, j'leur ai balancé. Et ça a eu l'air de les calmer parce que ils ont arrêté de rigoler d'un seul coup. La cuve du bourré, façon de la cinquième à la seconde. J'peux être jeune et seul j'ai repris. Avoir été blessé. La vie, l'amour, l'amitié. Vous, vous croyez que c'est parce que j'ai vingt piges que vous pouvez vous moquer de moi ? Vous comprenez que dalle. La souffrance, elle est la même que vous en ayez quinze ou cinquante. Pourquoi y'a plus de gosses qui se suicident que de clodos à votre avis ? Parce que eux, ils ont personne à qui se confier, personne. Vous, vous êtes dans la galère, clair, mais vous y êtes ensemble. Y'aura toujours quelqu'un à qui se confier, pensez-y un peu les gars. Ciao. En partant, j'me suis baissé pour ramasser l'une des canettes qui traînait par terre. J'peux ? j'ai demandé, et ils ont pas bronché, encore sous la surprise du fait qu'un môme de vingt ans puisse avoir une cervelle. Et un truc comme le c½ur.

Quand je suis rentré chez moi, ça a pas loupé, mes parents étaient assis sur le canapé de ma chambre, sapés de leur pyjamas et chemise de nuit, les cheveux pas peignés ni rien. Le premier réflexe de mon père, avant même de me demander si j'avais pas eu un accident et si j'allais bien fut de se lever et de m'en coller une en plein sur la tronche. Maman pleurait comme d'habitude et ça aussi ça me faisait drôlement chier, qu'elle s'écrase comme ça à chaque fois devant son mec.
- Où t'étais encore passé bordel de merde ? Tu sais qu'on a dû appeler la police ! On croyait qu'il t'était arrivé quelque chose et tu rentres comme un voleur par la fenêtre en sirotant une bière ! Tu nous prends vraiment pour des cons Thomas ? Dire qu'on s'est fait un sang d'encre ta mère et moi, que nous suons chaque jour sang et eau pour économiser l'argent de ton université. Mon père avait la rage, la bave, la folie démentielle. Si il avait pu, il aurait cassé tout ce qui se trouvait sous sa main, dans le théâtre de son oracle, mais comme il avait payé les affaires avec son propre fric, il a rien fait. Le truc, c'est que okay, je les comprenais, à leur place aussi, je me serais salement inquiété. Mais ce qu'ils comprenaient pas, c'est que j'avais mes propres envies, que l'université c'était leur vision, leur amie, pas la mienne. Pour eux, tout était réglé comme une horloge, mais moi, ils m'avaient jamais demandé ce que je voulais foutre de ma vie. Alors j'ai vu rouge. Des flammes, enfants de l'apocalypse.
- Mais j'en veux pas de votre foutue université, je n'en veux pas et je n'irai pas ! C'est autre chose que je veux faire !
- Et quoi ? Quoi donc ? de la poésie ? Tu crois que c'est ça qui va te faire vivre ?
- Et pourquoi pas ?
- Il n'en est absolument pas question. Tu feras ce qu'on te dira un point c'est tout. J'ai regardé ma mère pour qu'elle dise son avis, et surtout parce que elle m'avait toujours encouragé à écrire. Elle-même écrivait de temps en temps des poèmes. Mais elle a rien dit, elle ne m'a même pas regardé. Peur de rompre, le silence et le reste. Obéissante et fidélisée. Collier de vingt ans pour la laisse entre ses dents. Elle a juste enfoui son visage entre ses mains et a continué à sangloter. Tu veux que je te dise à quoi ça mène la poésie ? à la poubelle ! Et il a ramassé les feuilles qui se trouvaient sur le bureau et les a déchirées en mille morceaux. Je les ai vu voler dans l'air ces morceaux, fumées de ma peau, l'esclave de retour dans sa prison. Les chaînes... je ne le connaissais plus, ce que je croyais être mon père, bourreau gardien des victimes, et qui jetait ma vie à la poubelle, complots de l'enfer. Ma mère a chialé de plus en plus fort et ça a mis mon père encore plus en rogne et il lui a gueulé dessus de la fermer.
De mon côté, je sentais mon poing qui se refermait machinalement. Si j'avais su... si j'avais eu le cran, les couilles...mais ça restait mon père, oedipe à tuer, on assassine que les livres, imagination en pure perte. On croit, ouais, on fait seulement ça, croire que l'on peut...
Quoi ? Tu veux me frapper c'est ça ? Mais te gêne surtout pas ! Par contre fais gaffe à la réplique fils, ça va drôlement te secouer ! J'enrageais. Mais que faire ? Que faire quand votre père est à deux doigts de vous bastonner et que votre mère essaie même pas d'empêcher toute cette violence de vous grimper, monter, de vous pénétrer l'âme à petits feux, préférant se noyer dans les dédales et les rafales de ses pleurs ?
- Arrêtez ! Je vous en supplie, arrêtez ! Ma mère se secouait la tête en train ses mains. Je m'en rappellerai toujours. Parce que c'est l'une des dernières image que j'ai vu d'elle. Freaky ghosts, freaky worlds...


J'me suis barré. Pour oublier tout ça. Fuir cette réalité qui me rattrapait, m'agrippait à la gorge, m'étouffant de son amour pour mieux me couper le sang. On a beau avoir vingt ans, on en reste pas moins perméable. Aux sentiments, et à la vie aussi. Oui, surtout la vie. Du coup, j'ai pas hésité, j'ai franchi le cap, mon capitaine. Voile dehors, la main sur l'horizon. Et l'amour, oui, ma seule et unique victime, écrit en lettres de noblesse, de sagesse. Tina. Le reste d'un rêve aboli, pendu au crachoir de leurs oraisons funèbres. Mes parents n'avaient pas tort. J'étais qu'un pti con, un gamin. Mais un gamin qui voulait vivre, qui exhortait ses veines à sortir d'elles-mêmes. Parce qu'il nous reste à tous qu'une vie. Et des fois, c'est pas assez. On aimerait être celui-ci où celle-là, mais on le sera jamais. On est tous des chiens, comprenez, des moutons assemblés dans la même bénédiction, la même célébration. Suivre le chemin. Et la fermer, s'écraser. Et ça, j'ai pas voulu.
J'ai lancé des gravillons sur les fenêtres de la chambre de Tina. Au bout de la troisième fois, j'ai entendu la poignée se tourner, vitres au vent et à la nuit, comme une nouvelle étoile dans le noir, j'ai vu son visage, plus beau qu'aucun dieu ne saurait enfanter une déesse. J'lui ai raconté toute l'histoire et elle m'a fait signe de monter. Dans sa chambre, on a discuté des heures et des heures, persuadés qu'on était seul et sans histoires sur une planète lointaine et normale.
« - Mais qu'est-ce que tu vas faire désormais ? T'as un endroit ou aller ? Ou dormir ?
- Pas vraiment, mais c'est pas le plus important.
- Ah oui, et c'est quoi le plus important ?
- Que tu crois en moi.
- Je crois en toi.
- Que tu me soutienne.
- Je te soutiendrais.
- Et que j'écrive des poèmes.
- Tu les écriras. Je te le promets.
- Tu jures ?
- Oui. Je te le jure. Elle m'a tendu la main et je l'ai prise. Je lai serré comme si c'était ma dernière croyance, ma seule religion.
- Bien. Voici le plan. Je récupère du fric et des poèmes qui sont restés chez moi. Ce soir je passe la nuit dans le métro et demain matin je fonce à la gare pour pour m'acheter un billet.
- Pour aller où ?
- Paris.
- C'est loin, au moins à trois cents kilomètres, même plus. Pourquoi veux-tu aller là-bas ?
- Pour tente de faire quelque chose de ma foutue vie.
- Ne parle pas comme ça s'il te plaît.
- Et pourquoi pas ?
- Parce que la vie vaut vraiment la peine d'être vécue.
- Je n'en ai jamais douté.
- Tu me rassures.
- Je veux juste dire qu'on est tous là pour quelque chose de bien précis.
- Encore faut-il trouver quoi.
- Moi j'ai trouvé.
- Ah oui ? Et pourquoi es-tu là selon toi ?
- Pour écrire.
- Ecrire ?
- Oui, transmettre aux autres ce qui coule dans mon crane. Tous ces sentiments, cette rage et cette solitude, je veux la partager avec ceux qui sont comme moi. Tu vois, on croit souvent qu'il n'y a pas plus seul que soit. Mais c'est faux. Les gens ont tort. La solitude est partout, partout autour de nous. Et il en sera toujours ainsi. Le monde est égoïste, c'est ainsi, et c'est un fait. Le bonheur des autres nous importe seulement quand il nous en apporte un bout ou qu'il soulage notre conscience. Nous ne sommes pas fait pour partager, juste pour aimer, croire à l'amour, à l'illusion de l'amour. On ne peut blâmer personne. Qui pourrait aller à l'encontre de sa nature, de sa chaire ?
- Je ne comprends pas ta démarche. Tu dis que nous ne sommes pas fait pour partager mais c'est précisément ce que tu tends à faire.
- Oui, parce que je ne me résigne pas. Je ne veux pas me résigner. La solitude est blessure. Eternelle ou pas, la fêlure des c½urs reste encore ce qui nous rapproche le plus.
- Mais pourquoi se rapprocher ?
- Pour essayer d'être humain.
- Tu ne te considères donc pas comme humain ?
- Pas assez en tout cas.
- Et moi, je suis humaine ?
- Je le crois.
- Tu n'en es pas sûr ?
- Qui peut être sûr de quoi que ce soit ?
- Alors tu ne m'aimes pas.
- Si je t'aime. Bien sûr que je t'aime.
- Non.
- Et pourquoi ?
- Comment peux-tu être sûr que tu m'aimes si on ne peut être sûr de rien.
- Tu sais quoi ?
- Quoi ?
- Tu aurais dû faire avocate.
- Oui !
- N'empêche. De tous les êtres qui ont traversé mon existence, et dieu sait s'il y en a eu, tu es la seule qui fait doubler les battements de mon c½ur. C'est un signe ça, tu ne crois pas ?
- Oui...
- Bon. Est-ce que tu peux me rendre un service s'il te plait ?
- Oui, bien sû..., bien entendu.
- Rejoins-moi dans deux heures à la station du métro. Tu sais où elle se trouve ?
- Oui.
- Okay, essaie de voir, si tu peux piquer de quoi manger pour le trajet de demain. J'aurai besoin de forces.
- On en a toujours besoin.
- Exact. Je peux compter sur toi alors ?
- Oui, pas de problème... dis tu sais..
- Dis-moi...
- Eh bien voilà, ce n'est pas facile à dire, je suis un peu mal à l'aise... c'est que je ne t'ai pas proposé de passer la nuit ici, et je ne voudrais pas que tu le prennes mal, c'est que...
- Chut, ne dis rien. Je sais pertinemment qu'entre ce qu'on voudrait et ce qu'on peut, il y a des univers.
- Eh oui... je t'écouterais parler des heures... tu vas vraiment me manquer. J'ai mis tellement de temps à te trouver... et on se comprend si bien... pas besoin de longs discours, quelques mots suffisent...
- Tu sais que tu peux partir avec moi.
- Oui je sais. Mais je n'en ai pas la force, ni le courage.
- Une fois un mec super cultivé à dit un truc du genre « la force est en toi ».
- Oui sans doute, j'aurais aimé venir. Mais je crois que je ne suis qu'une rêveuse. Le rêve m'évite de me confronter à la réalité.
- Tu as peur de la réalité ?
- Oui.
- Même avec moi ?
- Non, pas avec toi.
- Alors ?
- Alors non, parce que mon rêve est de devenir ce que je ne suis pas.
- Mais encore ?
- Plus humaine.
- Mais tu l'es déjà. Beaucoup plus que la majorité d'entre nous.
- Ce n'est pas assez pour moi. J'ai prévu d'aller dans une université en Inde. Pour aider ceux qui en ont le plus besoin.
- C'est beau.
- Non, la misère n'est jamais belle.
- Tu as raison, pardon.
- Non, ne t'excuse pas, je sais que tu voulais dire que c'est le rêve qui est beau.
- Oui, c'est ça. Bon, je dois filer. Dans deux heures à la station de métro comme prévu, ok ?
- Ok ».

C'était à peine croyable. Une alchimie. Une communion de l'esprit. Je peux pas vous dire exactement ce qu'il se passait entre nous, mais ça allait bien au-delà des conventions oniriques. On s'est embrassés langoureusement, baiser à l'amour et à la solitude. On s'est étreint devant les cieux et tout le bordel qui couve là-haut et on voulait sanctifier cet amour, tellement c'était beau. Et rare.
Précieux.

J'ai donc filé chez moi pour reprendre mes cris, mes écrits. C'était chaud car ils devaient sans doute toujours pas dormir. Pas loupé. Gyrophare rouge pour des flics qui voulaient tout mais surtout pas se dévoiler. Par la fenêtre du salon, j'ai vu mes parents qui se tenaient par les épaules et mon père faisait de grands gestes avec ses bras et ses mains, et ma mère essuyait ses larmes avec un mouchoir. J'aurai pu craquer, mais j'ai tenu bon. Pourquoi ? Parce que dans ces situations, tout le monde pardonne à tout le monde et on fait tous super attention à l'autre dans les jours qui suivent. Puis les semaines et les mois passent et on a déjà oublié. Tout redevient comme avant, avant les poèmes et la fugue. Bref, rien ne sera jamais plus pareil, parce qu'on a franchit un cap de violence, parce qu'on est allé là où on aurait jamais du aller. Alors comme ils avaient tous l'air occupé dans le salon, je me suis faufilé en quatrième vitesse dans ma chambre et j'ai ouvert le tiroir du haut de mon bureau et j'y ai pris les textes qui avaient pas brûlé par la main de l'homme à qui je devais la vie. J'en menai pas bien large : un seul bruit, un seul grincement et tout était foutu. On m'enverrait dans un asile d'étudiant où on me forcerait à être quelqu'un d'autre que moi-même. Mais j'ai tenu bon, ouais, j'ai gardé ce fabuleux rêve près de mon c½ur pour qu'enfin la solitude ne soit plus condamnée. J'ai pris aussi quelques billets que j'avais économisé des dernières vacances d'été – j'avais bossé deux mois à la bibliothèque du coin à ranger des bouquins que les gens laissaient traîner sans les ranger - et je me suis tiré à nouveau, voleur de mon âme, de mon corps et de ma vie. Enragé de mes illusions, de mes rêves incrustés au sang sur ma peau. Livré à la chienne avec seulement ces foutues étoiles comme guide de mes nouvelles nuits.

23 H 30. Première onde de choc, ouais. Ca grouillait de monde comme jamais là-bas, et c'était peu dire. Quand je suis arrivé à la station de métro, ils étaient tous là, comme réunis pour un bal ou un truc dans le genre. Soirée privée, insensée. Tenanciers du rêve insoumis et libérés, lie de la société outragée, révolutionnaires idéologistes. Pacifique du meurtrier. Sans frontières ni horizons, une station pour se noyer et oublier. Délire collectif ? Champignon atomique ? Hallucinogènes et hallucinations ? Consternation ... je passais par tous mes sens, de voir cette fille si jeune avec ce monsieur si vieux, de voir celle-ci quasiment nue, dansant, tournoyant sur elle-même et chantant ces ritournelles qu'on entend à la maternelle « Au clair de la lune, mon ami... ». Et puis y'avait ce banc de clochards, ces bancs de poissons sans jus sans saveur, croulant dans les boites de conserves, cercueils de leurs nouvelles tombes. J'ai vu le clochard et le camé de tout à l'heure, et qui jouaient aux dés. J'ai vu aussi ce gamin, ce petit garçon accroupi au pied d'un pilier, se blottissant dans sa veste de velours. Merde, il crevait de froid, même en été. Il arrêtait pas d'éternuer et de renifler. Tout doucement, alors, je me suis approché. Je me suis assis à ses côtés. Sans rien dire, je lui ai filé un mouchoir en papier.
« - Tiens, ça se pourrait bien que ça te serve, j'ai dit. Il a prit le mouchoir et s'est mis à renifler dedans.
- Merci.
- J'ai un paquet entier. Tu le veux.
- Oui, si ça vous ne gène pas.
- Puisque je te le propose...
- Alors oui. Je lui ai filé le paquet que j'avais dans la poche et il l'a fourgué aussi net dans celle de son veston.
- T'as quel âge ? je lui ai demandé ?
- Dix ans.
- Et tu crèches là depuis longtemps ?
- Peut-être.
- Tu sais plus ?
- Je sais plus.
- T'es quand même jeune pour traîner dans les parages.
- C'est ce que tout le monde dit.
- Comment ça se fait ?
- Que ?
- Que tu traînes tes guêtres là. En plus tu vas chopper la mort à rester dans les courants d'air.
- Je crois que ça importe peu de monde d'où je viens et quand je crèverai.
- Ca m'importe.
- Pourquoi ?
- Disons que suis curieux... ça te va ?
- Ca a pas à m'aller où quoi que ce soit. Si t'es curieux, c'est okay. Si c'était pour autre chose, ça aurait rien changé.
- Ca aurait pu être pour quoi à ton avis ?
- J'ai pas d'avis.
- Des rêves peut-être ?
- Peut-être...
- Et à quoi tu rêves ?
- Aux soldats.
- Aux soldats ?
- Oui.
- C'est qui ces soldats.
- Des héros qui viendront bientôt me libérer.
- Tu veux aller où ?
- Ailleurs.
- Et pourquoi tu y vas pas ailleurs ?
- Parce que les soldats sont pas venus me chercher.
- Dis... ton père travaillait pas dans l'armée ?
- Peut-être... tu veux une clope ?
- Tu fumes à ton âge ?
- J'peux mourir en descendant les escaliers.
- Okay, je veux bien une taffe. Dis... t'es sûr que t'as dix ans ?
- Tu me trouves plus mature que mon âge ?
- C'est ça.
- Possible, la rue ça t'élève.
- Dans quel sens ?
- Dans le sens que ça te rend moins con.
- Je vois.
- Non. Pas encore.
- Comment ça.
- T'es pas de la rue. Tes fringues sont trop propres pour ça.
- Bien vu.
- Tu vas où toi ?
- A Paris.
- Pour quoi faire ?
- Devenir écrivain.
- Et si t'y arrives pas ?
- J'y arriverai.
- Je l'espère pour toi.
- Merci. Au fait, tu sais quand part le premier métro demain matin ?
- Pour où ?
- Pour la gare.
- 6 h 30.
- Okay, merci.
- De rien. Bonne nuit.
- Bonne nuit. »


Et on s'est endormi. L'un contre l'autre. Des mendiants, des fous, un peut tout et n'importe quoi, et surtout personne. Ca faisait pas une heure que je pieutais quand j'ai entendu cette si douce voix qu'on aurait dit celle d'un ange.
« - Tom, tom...réveilles-toi. C'était Tina.
- Je t'ai apporté ce que tu m'avais demandé. Elle m'a tendu un sac de provisions que j'ai pris.
- Merci, merci beaucoup.
- C'est qui l'enfant, me demanda-t-elle en opinant du chef sur le gosse.
- Un paumé, comme nous tous.
- Tu n'es pas un paumé.
- Ca ne saurait tarder.
- Je n'aime pas quand tu parles comme ça.
- Désolé.
- Pas grave ».



On parlait de tout et rien et d'un coup y'a eu du bruit un peu partout dans la station, comme si les catacombes éventraient le ciment de nos pieds. Tout le peuple qui roupillait a commencé à grogner et soudain d'autres voix se sont élevées. Second choc. Reprise du bal. La danseuse a le droit à une seconde danse. Transe.
Ca hurlait de plus belle dans les escaliers et on sentait un troupeau au galop. De plus en plus de bruit, de cris. Le gosse se frottait les yeux. Il a considéré Tina deux secondes et est revenu vers moi.
« - Qu'est-ce qu'il se passe ? il a demandé.
- Aucune idée.
- On va pas tarder à le savoir
- Sûr.
- J'ai peur, a dit Tina. Et elle s'est serré contre moi.
- Les filles ont toujours peur ». a remarqué le môme. Tina a pas bronchée. Elle s'en foutait. L'enfer, les mecs, c'était l'enfer qui venait voir les vers comment ça se tortille dans la pénombre. L'enfer qui venait nous dire un p'ti bonjour. A coup de sommations. Et d'exécutions.
Ca a vite dégénéré. Trop vite. Les mecs hurlaient de tous les côtés. Dans les deux camps. Descente, ouais, descente de robots-flics, armés protégés jusqu'aux dents. En haut de l'escalier on voyait un petit nerveux qui gesticulait et invectivait à en plus finir. Le patron. Qui supervisait tout. Et qui irait frimer devant les télés. Heures de gloire, heures de mensonges et de haines. Vérité humaine. Avec Tina, on a couru comme des fous vers l'une des sorties. J'me rappellerai toujours... les mecs avaient condamné toutes les issues, condamné la lumière aussi. Impossible de passer. Sauf que je voyais le vieillard et le camé du banc qui se débattaient dans les dédales de leur olympe. Pour pas mourir comme ça. Crever, ouais, mais à leur façon. Alors quand ils ont vu qu'ils étaient coincés, et que nous on était lancé, ils se sont jetés sur ces robots-flics et les ont empêchés de bouger. Ca a formé une sorte de brèche. Avec Tina, on a pas hésité. Je me souviendrai toute ma vie du regard des types. Ce genre de regard qui dit « bonne chance petit ». Un truc à chialer. J'ai répondu du regard en disant « merci, merci de votre sacrifice les gars ».
Et on a vu les premières lueurs, les premières étoiles. Paradis ? Exil ? Purgatoire ? Je me suis retourné une dernière fois et j'ai vu la brèche qui se refermait... futur néant, provisoire présent. Chienne, chiens, bande de salauds, les voilà qui tabassaient les vieux et les gosses, et les filles aussi. Qui les mordaient. Violence gangrène haine. Vicieux ton cercle le dieu, vicelard à la barbe embourgeoisée de nos pêchés.
Le gosse, j'ai pas pu résister. J'ai pleuré. Ouais, laisser moi vous raconter... Quand il a vu les mecs débarquer, c'étaient ses soldats... comprenez, le rêve enfin, ouais, le rêve... il a écarté, ouvert grand les bras... image du paternel dans le désenchanté. Courir, oui courir et ouvrir son c½ur face à l'arme. Pan ! Pan ! On décharge, oui il jouit le tireur, le voleur, le truand. Il a tiré mec, il a tiré sur le gamin. Oh, j'le vois d'ici, dans les journaux, l'interviewé : « il avait un couteau, j'ai fait que me défendre ». Et tous baisseront la tête et le cul. Caleçon posé sur la croix. Défloration de la population.

Avec Tina, on s'est plus jamais retourné. On a couru jusqu'à la gare. Les larmes coulaient de nos joues, brillaient sur l'asphalte... Le c½ur, ça faisait, mal, si mal de repenser au gosse, son sourire quand il les a vus débarquer... il y croyait vraiment. Et eux, d'amour, n'ont donné que les balles, et le voir par terre se tordre le ventre de douleur. Ca se trouve ils ont même dit que c'était bien fait pour lui, qu'à force de traîner avec des gens comme ça... Je me demanderais toujours à quoi il a pensé le gosse quand il a reçu le pruneau...
Alors on était arrivé à la gare, sortie de l'enfer, sortie du néant, de monsieur et madame le président, tueurs d'enfants... là aussi, ça pas été des plus évident. Le truc, c'est qu'on sait jamais combien on tient à une personne jusqu'à ce qu'on la perde voyez. Tina, une fille pour mes jours ici-bas. La reverrais-je reine d'une cour, d'un précipice. On veut, on peut, et des fois on tombe. Toujours plus profond, sans fin, ni peine, sans haine aussi. Une violence de nos décadences. On se retrouve à la rue sans même savoir pourquoi, comment. Oh, oui, oh oui, elle va en faire rêver des types, des tas mêmes, et qui auront même pas conscience de leur chance, les frustrés de l'amer.
On s'est promis de se revoir, de s'écrire. De pas oublier tout ça. Les soldats et les paumés. La vérole sur nos peaux, la lie de notre ambroisie, pour se rappeler que tout n'est pas fini, que le combat continue encore et encore, jusqu'à notre dernière pendaison, bandant dans le noir, broyant les os de notre mort. Crevant entre quatre planches de l'arbre éternel. Obsédant, chavirant... la vie comme une chaloupe à la mer, des nains dans la tempête, oui voilà ce que nous sommes, des nains dans la tempête. Et qui se prennent pour des géants.

http://pascalpacaly.free.fr/
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# Posté le samedi 06 juin 2009 01:35

Il faut du style, il faut des cercueils

Et des recueils aussi. Pour que tout ça ait un sens. Pour pas courir en vain, sauter du train chez la pucelle attendre monts et merveilles. Et se réveiller corde au cou, un peu moins mort mais si près du bord quand même. Les gens me font peur, les gens sont des sommes, une arithmétique lubrique, une tique tu dis ? Mmm trop poétique tout ça. Faut pas aller si loin, si profond. Suffit d'un genoux, de se mettre à genoux et d'avaler, bouche bée. Bon, comme je voulais pas être ordinaire j'ai fait comme tout le monde. J'me suis dit que j'étais un missionnaire, merde, un mercenaire je veux dire. Que j'étais là affalé dans ce fauteuil, que les oiseaux causaient pour une bonne raison. Et ça s'agitait à la télé. Egarés. Tous des égarés. Des étrangers consumés consommés dans une bile même pas assez sale pour me faire vomir. Oui les pierres tombaient unes à unes sur mes pieds et ça me faisait mal, ça me faisait un mal de chien d'être humain.

J'aurais voulu remuer la queue, j'aurais voulu me lécher les os, être un ami, une caresse, quelque chose, n'importe quoi mais pas ça. Pas moi. Pas nous. Parce que la merde me coule dans les yeux, parce que je suis aveugle et aveuglé, démembré à en pleurer, un être dans un Etat convenable, pas forcément exécrable. Un Etat sans crachin-malin, sans crachat. Un Etat avec des couilles pour pas recracher. Un Etat loin de toi et de moi. Moi, oui moi, toujours moi. Dans le néant, dans le vague, avec du sable sur l'écran, avec un canal dans le ressac, pour qu'ils y passent tous par-là, en terrain connu reconnu. Parce que quoi, en France ça se passe toujours comme ça. C'est une question de position tu vois, pas de saturation. Même quand en on veut plus, on en a encore et encore. Récoltes régulières aux grains amers. Et même pas une mère pour me noyer, pour m'y foutre dedans et éjaculer sur les rochers. Pour me sentir vivant voyez. Pour ne pas être qu'une serpillère essorée. Une fille écorchée sur le bas d'une marée, d'une jambe parsemée, étalée, démodée. Comme une putain à qui je donnerai la main, une putain que je reverrai demain.

Oui je suis Français. Oui je suis en peine. Je manque de reine, je manque de veine, je manque de tout. L'aiguille ne passe plus. L'heure est tronquée, le temps est tronqué, la vie est tronquée. Pauvres moutons marqués au marker, grignotés aux télé-achats télés réalités alitées par nos petits papiers désodorisés. Vicieux, tu le sais, le cercle est une prison, une plaine sans blés et sans vent, une herbe couchée et éructée.

Voilà c'est mon pays éclaté, exacerbé. Avec des idées de révolution, avec des mômes dehors, et qui crient oh oui, et qui crient... et des adultes qui ont grandi. Qui sont sortis et qui sont revenus. Dans la rue, dans la morgue, dans le rêve, dans l'illusion d'un monde quand même. Un monde quand même oui. Un monde qu'on aime. Un monde qu'on souffre de n'être bête immonde. Alors tu vois ami qui me lit, ami à la lie, ami qui n'en peux plus, dis-toi que c'est comme ça, que les fils de l'aurore sont nés et ont regarder. Qu'ils ont essayé, qu'ils se sont levés. Qu'ils y ont cru jusqu'au bout. Pendus avant de passer à bâbord. Avec des chants pour se donner la main, avec de la souffrance aussi.

Oh mon ami ne pleure pas. La vie est une chienne, la vie est un collier sur ta bouche pleine. Pleine de routes, pleine de doute, pleine de foutre.

Allez, viens, oui viens,
Approche. N'aie pas peur. Pas de moi en tout cas. Pas de moi, non, pas de moi.

Allez, viens, oui viens.
N'entends-tu pas la blonde qui t'appelle, la brune qui te prend ? Ne sens-tu pas la trique bander à pleins poumons, ne la sens-tu pas inféconde... les doigts justes con ?

Allez viens. Il nous reste encore un peu de temps. On les aura. Oui, toi et moi. Juré, craché, j't'emmènerai là-bas.


Loin de tout. Dans mes bras.

Loin de tout, dans une joie.


PPacaly
# Posté le samedi 11 avril 2009 07:05

Twice

J'étais en train de mater une nana dans le métro quand un vieux sdf s'est mis à la pousser à tue-tête. Comme tout le monde j'ai tourné la tête et on était un bon paquet à regarder nos godasses des fois qu'elles se fassent la malle. Quand le mec est descendu j'étais drôlement soulagé. J'avais baissé mon froc et réussi à économiser deux euros. La journée commençait bien.

Arrivé à la gare, les gars tchous-tchous avaient eux, baissé store. J'en profitais pour causer avec une blonde énervée en disant amen à tout ce qu'elle disait pourvu que dans sa colère ses nibards continuent de gigoter. Non, vraiment, une chouette journée. Comme je savais que j'allais être viré à cause du retard, du coup je suis allé au bar en finir une. J'avais le gosier à sec depuis deux heures et je commençais à me sentir mal. Dans le bar j'ai fait la connaissance de Lenny, un gars au poil qui profitait des allocs pour se la couler douce. J'étais admiratif. Je lui ai payé un canon. Le mec était accompagné d'une espèce de travelo et on est tous allé chez moi. En repassant devant la gare, ça gueulait sérieusement. Les gars tchous-tchous en menaient pas large mais ils étaient obligés d'obéir à d'autres gars sans quoi on les pourrirait à n'en plus finir. Alors ils suivaient le mouvement, juste parce qu'ils avaient pas assez de couilles pour être des hommes. Tout ça, ça nous faisait bien bidonner, comment cette société se marchait sur la tête. On est tous là à chialer comme des mômes au moindre retard alors que bordel, la vie c'est un train qui arrive toujours à l'heure, lui. Avec Madame la Mort au bout du quai, sans grève et sans les gars tchous-tchous cette-fois-ci.

C'est pour ça qu'avec Lenny et Cynthia on avait décidé de plus s'en faire. Surtout que depuis qu'on se les caillait sévère, on arrivait même plus à enterrer les morts. Sans déconner. La terre était tellement gelée qu'on pouvait pas creuser dedans. J'imaginais déjà tous ces croquemorts qui flippaient d'avoir un cadavre pas présentable. J'imaginais aussi qu'on donnait des écharpes aux vers de terre. Bref, il était temps que je me couche.

Quand la vieille proprio m'a vu arrivé avec Cynthia, elle m'a regardé d'un drôle d'air. L'air des gens restés trop longtemps assis le cul sur leurs préjugés. Cynthia m'a dit de laisser tomber, qu'elle avait l'habitude. Elle m'a aussi dit que les homos étaient encore une fois interdit de donner leur sang et qu'elle savait pas si elle devait en rire ou en pleurer vu qu'on a jamais récolté aussi peu de sang ces dernières années. Je lui ai d'en rigoler.


Ca faisait dix minutes qu'on était affalé sur le canapé et on se bécotait même pas encore quand un type balaise est arrivé. Dans le genre cinquante balais et il portait juste un pyjama et une robe de chambre. Il s'est jeté sur Cynthia et a gueulé : JE VAIS TE CREVER SALOPE !! JE VAIS TOUS VOUS CREVER. Le mec a commencé à nous bastonner et on en a pris plein la gueule. En fait le mec était un flic pervers à la retraite. Un flic quoi. Et jaloux aussi. Du coup, avec Lenny, on s'est retrouvé tous les deux et quand il s'est mis à me regarder d'un air bizarre je lui ai dis de même pas y penser. Il s'est alors frotté les bras.

- T'as pas mis le chauffage ? qu'il m'a demandé.

- En avril, j'ai dis. Ils vont le baisser en avril. Le prix.

- Mais il fera moins froid en avril.

- Je sais, je suis mon propre enculé.

- Vrai.


Comme il faisait plus froid dedans que dehors, on a décidé de descendre se réchauffer dans le casino en bas. Lenny avait planqué une bouteille de pinard sous sa veste mais il s'est fait gauler. Par solidarité je me suis fait gauler avec lui. J'aime pas boire seul. Au bignouf on a retrouvé notre copain pyjama-party-dans-la-gueule. Cynthia était avec lui, uniformes et tout. Sur les deux y'en avait un qui portait le costume juste par perversion mais j'arrivais pas à savoir lequel. On était donc là comme des cons et à travers les barreaux j'arrivais à voir la télé. C'était la belle vie. Y'avait le chauffage en plus.


PPacaly
# Posté le samedi 11 avril 2009 07:04

Fais-moi mal Johnny

Abstinence. Abstinence de silence. Comme un cul évaporé, dispersé dans le noir. Perdu dans la folie, le carnage, oui carnages pas assez sages. Allez Johnny, viens, viens en meute chasser la bête, bête immonde et à pleurer. Tu vois pas que la vie c'est sombre ? C'était toi le rêve américain désagrégé, c'était toi le pantin jeté aux silhouettes et aux ombres. Allez Johnny, vas-y, vas-y les yeux fermés et fais-toi mal. Vas-y aussi profond que tu peux. Dans son corps, dans ta chair. Mmm oui encore, encore, ne t'arrêtes pas. La guerre c'est froid seulement quand t'es mort. Seulement quand t'es plus qu'une pensée, une ligne dans les journaux entre miss météo et miss parano. Alors prends ma main et soit ma cavalcade, ma dernière, ma nouvelle brimade. Bulletin pour élection. Pardon, érection je veux dire. Le pouvoir de te tondre, le pouvoir de te balancer, comme un soldat pendu sans arme, sans âme...Comme un soldat mis bout à bout et qui deviendrait beau et fou. Allez Johnny, c'est l'heure de te lever. C'est la guerre, c'est la parade. Il faut du sang sur ta peau, juste pour rendre ça un peu plus beau. Oui Johnny t'as raison, plus ne rien ne fonctionne. Des gorgées pleines chez les nones. Des soupirs poétisés un à un dans le vent. Soupirs chaud et soupirs froid. Froid comme un plat. Ouais, un plat. Voilà ce que t'es devenu Johnny. Voilà c'est toi. Un plat. Qu'on goutte à goutte les lèvres pleines, les lèvres plaines, pleines de ta chair, de sa chair, à lui, ton ami, ton ennemi. A lui qui voulait ta peau. Qui voulait y cracher dessus, y crever y pisser en riant. Parce que Johnny tu l'as compris, la guerre c'est ça. C'est inexplicable à 20 heures. Juste un peu larmoyant. Pour les ménagères tu sais bien. Pour les faire pleurer un peu. Pour leur faire croire que tout ça a un sens, que t'es un héros, que tu sauves les fils de nos fils, que tu trembles pour le monde et que tu meurs dans un pleur dans un mouchoir un peu trop sale. T vous Johnny, tout ça est artistique, un peu bandant comme une trique. Y tirer dessus sur la joie et les petites morts. Couchés touchés, importunés infortunés. Non ne les loupe pas ou on t'en voudra. Allez défends ta patrie, ton pays, ton ineptie, ta folie. Oui ne décroche pas. Les gouvernements ont besoin de toi. Peut-être pour faire des lois, pour s'écarteler le peuple en bas aussi, pour l'écouter craquer sous leurs chaussures, pour le voir ramper sous les glaviots des lampions fraternités égalité prisonniers. Oui Johnny, tu comprends, la guerre c'est nécessaire. Oui Johnny il faut que tu reviennes. Que tu reviennes nous raconter. Comment c'était beau là-bas. Comment c'était triste ce gosse, ce viol marqué de ton sceau, de ton rêve qui dort un peu moins fort. Sauf que tu sais quoi Johnny. T'as perdu tes bras, t'as perdu tes jambes. C'est la faute à pas de chance on te dira. Alors quoi Johnny boy tu te réveilles seul dans le noir. On te met ..é un soir, ce soir. Tu sais, juste pour pas voir. Pas te voir comment t'es beau amputé. Oui tu comprends Johnny, les télés pourraient s' émouvoir. Mais elles diffuseraient pas. Ben oui Johnny, elles se contrôlent pas. Johnny t'es ou ? Ta voix résonne entre les murs, dans la chambre où personne ne t'entend plus. Johnny, on aura beau dire, c'est beau la vie quand même. Tu trouves pas ? On t'envoie là-bas pour perdre l'aurore, on te dit que c'est un beau combat. Que le monde a besoin de toi. Oh Johnny fais-moi mal. Pourquoi, pourquoi t'as pas compris que le vent passe entre les branches, entre les cellules immondes et infécondes de leur cerveau ? Oh Johnny, c'était pourtant si simple. Simple comme des mains noyées dans l'or noir, comme le c½ur fondu fendu chez les tristes, chez les sinistres présidents ministres qui ne voulaient qu'un petit mot de toi. Un doux billet craché sur ta tombe, éructé et tant pis si tu tombes. Johnny démocratie, Johnny on a bien ri. Parce que quoi, t'y crois encore à ces farces, à ces fous barbares, à ces illusions de ton pays ? Non Johnny, la guerre c'est pas ça. La guerre c'est cynique comme une bite. Ca crache et ça joui en solo perverti. Ca sème aux vents mauvais, ca creuse des envies, des envies de grandir, des envies de mourir dans le système capitaliste communiste démocratique d'une tique qu'on aurait pas gratté assez fort pour l'écraser. Pour la démembrer avec ses foutues illusions, ses foutues contraceptions à urne secrète, à burnes sélectes branchouillées d'un costard un peu trop noir. Corbeaux pas si délicats. Corbeaux qui aiment le plat. Tu sais bien, le plat du roi, le plat de toi. Allez Johnny fais-moi mal, t'inquiètes pas demain ça ira mieux. Demain on t'oubliera, juste un nom semé en terre, une pierre sur la tête pour pas que tu te relèves. Pour que tu dormes et que tu rêves, Que tu crèves, Une fois pour toute. Allez Johnny fais-moi mal. Oui le mal est Général, oui le mal est Capital. Allez Johnny fais-moi mal, ce soir tout est permis, tout est Paris ce soir on joue à l'interdit. A la loterie. Allez Johnny fais-moi mal. Non pas anal, non pas banal. Allez Johnny fais-moi mal, ton pays te regarde En versets de l'Etat. Oui mon frère, en versets du repas.


PPACALY
# Posté le samedi 11 avril 2009 07:03